Souvenir du lycée du Bois

d’après Albert Boisson

Souvenirs d’un jour de rentrée au collège du bois – texte d’Albert BOISSON –

Il y a tout lieu de penser qu’entre les années 1950-1960, hormis les agents de l’ONF, deux institutions en France étaient dotées du port du béret vert : il s’agissait des commandos du 2ème REP (Régiment étranger de parachutistes) basés à Perpignan et Calvi, d’une part, et d’autre part, les potaches du C.N.T.B. (collège national technique du bois) basés à Mouchard. Si pour les premiers, la devise qui les endoctrinait était « pas vu pas pris », pour les seconds elle étaient sans doute « travail, rigueur et discipline ».

Nous sommes en 54 et l’on entre pas au collège du bois comme au bal de carnaval, à la salle des fêtes en face.

Pour les admissions en 5ème et 4ème, un concours était passé en juillet pour la rentrée d’octobre. Cette mise à l’épreuve n’ouvrait la porte qu’à une moyenne de 1 candidat sur 5 présentés. Les parents qui jusque là, avaient sans doute éprouvé un brin de fierté à l’égard de leur progéniture, déchantait quelque peu à l’énoncé du trousseau à fournir.

Les élèves devaient avoir d’emblée une idée sur l’orientation qu’ils auraient à prendre en choisissant ou la section « B » qui formait des exploitants forestiers, gérants de scierie et affûtage, ou la section « I » pour la branche ajustage – électricité et menuiserie. Les gars qui choisissaient d’entrer en section « I » devaient s’équiper entre autre à leurs frais des boîtes de compas, balustres et tire-lignes les plus sophistiqués, pour l’apprentissage du dessin industriel. La dépense la plus onéreuse était l’achat du pied à coulisse au 1/50ème de mm pour la réalisation des pièces de précision en mécanique. Il ne fallait pas compter moins de 5 500 francs anciens à l’époque pour l’acquisition de cet instrument de mesure.

Nous sommes donc au matin du 1er octobre 54, jour de rentrée. Les grilles se referment sur les effectifs au complet mais aussi, en avons-nous le sentiment, sur une part de liberté perdue. Etait venue l’heure des présentations. On nous les avaient annoncées émouvantes, elles le seraient……….

…. Les anciens qui eux, connaissaient le processus, se rangeaient déjà d’eux-mêmes dans un alignement irréprochable, par classe respective. Pour les nouveaux que nous étions, un tourbillon de désarroi planait sur le groupe. Nous nous trouvions, d’un jour à l’autre, transbordés d’un milieu familial dans une ambiance de caserne. Face à nous, se tenait le cercle des supérieurs. Surveillant général en tête, que nous connaîtrions essentiellement sous le surnom de « Popof ». On en apprit plus tard la raison. Avec son accent dont l’origine devait se situer entre Aquitaine et Béarn, il s’adressait toujours aux élèves en employant la 3ème personne du singulier et d’une façon impersonnelle. Du genre : « qu’est-ce qu’il veut celui-là ? », et comme la réponse qu’on lui donnait était rarement à son goût, il manifestait sa désapprobation au moyen de ses sempiternelles : «  Po-Po-Po-Pof-Pof-Pof !… ».

C’est alors que le groupe des professeurs et surveillants devisant entre eux se figea. Une voix annonçait l’arrivée de Monsieur le Directeur. Instantanément, un silence pesant tombait sur les rangs, que seuls osaient troubler quelques espiègles moineaux piaulant et se chamaillant dans la verdure du légendaire séquoia imposant sa gigantesque silhouette en bas de la cour.

Les mains jointes au dos de son pardessus de belle coupe, la démarche vive et sûre, le visage fermé, l’empereur (car il en avait étrangement la physionomie), venait passer ses troupes en revue. Après quelques brèves congratulations à l’égard de ses lieutenants, le patron, Monsieur CHEVAIS, se tournait vers la troupe. Le contenu de l’allocution de ce perfectionniste restera longtemps gravé en nos mémoires, tant le verbe était sûr et les propos convaincants. S’adressant tout d’abord aux classes terminales :

 

… « Messieurs, vous savez que le parcours que vous allez effectuer dans l’année qui vient est d’une importance capitale pour l’obtention de votre examen et par conséquent, pour l’avenir de votre carrière. Sachez, que nous ne tolérerons pas l’échec ! ». Mais pas question d’échapper à la bourrasque. Fonçant droit sur notre groupe sur lequel il semblait avoir jeté son dévolu, le maître plongeait son regard dans celui de chacun de nous, nous déshabillant jusqu’à l’âme : « nom, adresse, profession de tes parents ! ». Grelottant dans notre interminable blouse grise et affublés de ce béret qui finissait de ridiculiser au reste notre mine pétrifiée d’adolescent mal fini, tous les ingrédients semblaient réunis pour intimider, y compris la grisaille du décor. Dans cette cour austère, les murs étaient gris. Grises aussi étaient les lignées des quatre cents potaches, faisant penser à de tristes haies d’épines décharnées de leur feuillage par un vent d’octobre.

« Jeunes gens, vous devez avoir conscience en permanence que vous avez le privilège d’être admis au sein d’un des meilleurs collèges de France. La preuve en est, c’est que vous allez avoir l’occasion de faire la connaissance de futurs camarades qui viennent de la plupart des régions de l’hexagone et même d’Afrique Noire. Je pense que chacun d’entre vous aura la sagesse et la loyauté de ne pas ternir ce renom mérité… Les habitudes, ça se change ! Dorénavant vous devrez savoir qu’ici, les déplacements en groupe ne se font pas autrement qu’au pas cadencé. Les ateliers auxquels vous aurez à vous rendre presque chaque jour, sont situés sur la route d’Arbois, à environ 80m d’ici. Les sections ne s’y rendent jamais autrement qu’en formation régimentaire, c’est-à-dire par lignée de 3 rangs de front et au pas. Les virages à angle droit seront pris à « l’équerre » en « éventail » et dans la perfection à l’image de ces régiments disciplinaires, que l’on a plaisir à voir défiler… Celui d’entre vous qui a obtenu les meilleures notes lors de l’examen d’entrée, sera nommé « Major » de la classe. Vous le considérez dorénavant comme votre brigadier et serez sous ses ordres lors de tout déplacement. Et puis…Et puis… etc… ». …

 

Pas de temps perdu, toutes les heures de cette première matinée furent employées à cet apprentissage que connaissent tous les soldats. Au bout de trois jours, les « en avant marche, une deux, une deux, et section halte », n’avaient plus de secret pour nous ou tout au moins le croyions-nous.

Nous voilà donc fin prêts pour notre première traversée de ville, on allait pouvoir montrer aux gens de Mouchard comment « des bleus » savaient marcher au pas. Les oreilles dans le sens de la marche, en avant hue, la patrouille s’ébranle et dans un souci de perfection fait déjà son équerre à l’angle du tas de fumier à Joseph Petitjean. Fiers comme des hussards, nous nous engageons dans la grande rue, direction Arbois. Laissant à notre gauche « pavillon des gaudes » à nouveau re-équerre pour enfiler le chemin des ateliers. A ce moment là oh ! Stupéfaction !, les troènes, bordant l’angle des chemins, s’écartent dans un fracas de branches cassées. Tel un diable propulsé par un ressort et sortant de sa boîte, apparaît tout ébouriffé et empêtré dans son pardessus, Monsieur le Directeur qui n’avait rien trouvé de mieux à faire que de nous tendre une embuscade.

« Major, arrêtez cette section de grenouilles. Si c’est là la manière de prendre les virages que l’on vous a apprise pendant deux jours, vous resterez tous en retenue complète dimanche prochain, afin de peaufiner votre apprentissage ».

Paralysés de stupeur et décontenancés sur le talus, c’était une façon de prendre un premier contact avec cette rigueur annoncée. Si quelques-uns des copains qui ont vécu ces épisodes se souviennent eux aussi de ces excès de zèle, que l’on rit donc ensemble de cette époque révolue. Notre mémoire puisse-t-elle nous rester assez fidèle quand viendra l’occasion, dans de futurs articles d’évoquer des moments plus heureux, car nous en connurent tout de même… à l’ombre du grand Séquoia. .

Albert Boisson, ancien élève du lycée